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DE LA PROGRESSION DANS LES ARTS MARTIAUX


Un art martial traditionnel a pour objectif initial l’efficacité combative, généralement dans un engagement à mort. Cette fonction étant rarement mise à l’épreuve, le pratiquant peut douter de ses aptitudes ou même de ses progrès.

Comme expliqué dans l’article consacré à « l’efficacité », ce qui est en jeu n’est pas seulement la capacité à détruire un adversaire, mais plutôt à atteindre un certain bonheur dans un certain contexte (qui peut passer par la destruction d’un adversaire, par exemple pour goûter au bonheur de la liberté, ou simplement de la survie). L’efficacité combative est donc plus un azimut désignant un objectif ultérieur qu’une fin en soi. Quoi qu’il en soit, le souci du progrès est légitime puisqu’en principe la vie du pratiquant en dépend.

Le premier niveau d’évaluation porte logiquement sur les aptitudes purement physiques de l’élève, par exemple à tenir des positions douloureuses ou à exécuter des techniques de plus en plus complexes, dans des configurations de plus en plus contraignantes. Les enchaînements de mouvements (taos, katas, etc.) contiennent habituellement des difficultés qui ne se surmontent qu’en développant les qualités spécifiques requises par le système – stabilité, puissance, fluidité, explosivité, endurance, etc. À ce stade l’élève est confronté à son propre corps ainsi qu’aux lois de la physique, à sa persévérance (ou manque de), à sa patience et à sa résistance à la douleur.

Le second niveau d’évaluation est rencontré dans les exercices impliquant un adversaire. L’élève continue de subir les limitations de son corps et les lois de la physique, mais en plus, il est maintenant confronté à l’opposition d’un adversaire avec ce que cela comporte de dangers physiques et de friction des égos. Dans ces exercices, l’élève peut mesurer à quel point son instabilité mentale le fait régresser dans des aptitudes qu’il croyait acquises. La peur rend ses gestes maladroits, bloque sa respiration, réduit sa vision, la colère le déstructure, l’impatience affecte sa conscience des distances... Chaque jour, chaque adversaire, le confronte à une autre facette de lui-même. Le propre du combattant est d’aller au-devant de ces expériences plutôt que de les fuir, et d’acquérir progressivement de la « marge », c’est-à-dire cette capacité à trouver de la place là où il n’y en a pas, de « respirer » avec aisance dans un espace confiné.

Chaque système possède son éventail d’épreuves (casses ou coupe de matériaux, exercices de combat, résistance à la douleur, au stress, à la fatigue, au froid, à la faim), qui développent les aptitudes du pratiquant en même temps qu’elles le renseignent sur son niveau physique et mental.

La progression d’un pratiquant ne suit jamais une trajectoire ascendante lisse et sans à-coups. Si l’entraînement est mené avec constance et détermination, la tendance générale est au progrès, mais elle subit une constante oscillation entre le mieux et le moins bien. Les blessures, les moments de fatigue et de maladie, ainsi que les autres soucis annexes influent négativement sur le niveau du pratiquant et alternent avec les périodes de grande forme physique, d’énergie débordante et de focalisation qui sont l’occasion de progrès substantiels. Cette montée en dents de scie comporte des cycles de différentes amplitudes, du plus petit - sur la durée d’un entraînement - au plus long.

La progression dans les arts martiaux comporte également des phases plates très caractéristiques ; ces paliers sont comme des surfaces d’océan sans le moindre vent ; plus aucun souffle ne gonfle les voiles - le pratiquant atteint ses limites temporaires et ne ressent pas de difficulté particulière. Il ne ressent même pas la nature de sa stagnation, ne sait plus comment avancer ; il ne lui reste alors plus qu’à ramer, c’est-à-dire s’entraîner inlassablement, sans savoir où il va, en faisant uniquement confiance à la tradition. Ces périodes sont de très dures épreuves de ténacité et d’abnégation, ceux qui les surmontent en ressortent avec une force intérieure grandie et connaissent l’exaltation du renouveau... jusqu’à la prochaine fois, mais celle-ci est plus facile à gérer, car pas inconnue.

Les années d’entraînement doivent procurer tôt ou tard au pratiquant le plus précieux des outils pour son travail : l’auto-évaluation, c’est-à-dire la faculté de ressentir profondément la justesse d’un mouvement. Cette faculté est d’autant plus difficile à obtenir qu’elle requière de trouver ce lieu de silence dans l’action, cet œil du cyclone à partir duquel peut être observée toute la mécanique des forces en présence... Le fruit d’années de travail dans l’ardeur et la patience.

À force de se confronter à son corps, à ses adversaires et à son environnement, le pratiquant reçoit en écho une image de plus en plus précise de lui-même, avec sa part d’orgueil, de peur, de désirs, de doutes et de faiblesse. Dans ses méditations, il fait face à la brûlure de cette réalité et tente de la contempler avec sérénité ; plus il en admet la validité, plus il devient libre, ne fût-ce que du regard des autres. Il peut alors corriger ses défauts bien plus efficacement puisqu’il ne cherche plus à (se) les cacher. Cet état d’aisance permet au pratiquant de discerner son chemin vers un accomplissement qui lui est tout à fait propre et non vers un standard de réussite emprunté ou imposé. Il peut enfin goûter à la véritable récompense de la pratique des arts martiaux : la pratique des arts martiaux.


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