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Ah-Kean


Ah-Kean est un des plus anciens instructeurs de la Sao-Lim Athletic Association of Penang. Sa vie singulièrement rude et mouvementée offre un aperçu du contexte historique et social par lequel le Sao-Lim a transité avant d’arriver jusqu’à nous. Il ne s’agit certainement pas de glorifier cette époque, mais plutôt de se rappeler que, jusqu’à un passé récent, les arts de combat étaient tout sauf une gymnastique de longue vie pour hédonistes en mal de spiritualité. Qu’il s’agissait bien souvent d’une pratique pour échapper à une mort soit violente et immédiate, soit plus lente par spoliation.
La biographie d’Ah-Kean permet de relativiser la dureté du Sao-Lim car elle est emblématique d’une époque où la vie elle-même était bien plus rude.

Ah-Kean naît en 1934 sur l’île de Penang dans une famille chinoise de condition très modeste. Il n’a que sept ans lorsque son père décède et que la Malaisie tombe sous l’occupation japonaise. Dès ce moment il commence à travailler pour aider sa mère à nourrir la famille qui comprend également son frère de huit ans et sa sœur de trois ans.
Il débute comme vendeur de bois de cuisine en se ravitaillant dans les menuiseries des docks. Il lui faut trois à quatre fagots de bois pour obtenir un bol de nouilles. Puis à 10 ans, il devient vendeur ambulant de koays (gâteaux de riz gluants) et deux ans plus tard, lorsque les Japonais se retirent et que les Anglais se reprennent le contrôle de l’île, Ah-Kean devient rameur, s’occupant du transfère des passagers des paquebots jusqu’à l’île. Ce travail ne lui assure qu’une subsistance minimale - il ne peut s’acheter ni chaussures ni pantalon, n’ayant pour tout vêtement qu’une tunique fabriquée à partir d’un sac de farine teinté avec un mélange d’écorces.
Un soir, il pénètre avec un ami dans un vieil entrepôt abandonné par les Japonais afin d’y récupérer du bois pour réparer leurs embarcations. Mais à peine s’éloignent- ils des lieux qu’ils sont pris en chasse par deux vedettes de la police britannique qui ouvre le feu sur eux. Les balles perforent la barque qui sombre tandis que les deux enfants sautent à l’eau pour échapper aux projectiles. Ils sont ensuite capturés par la patrouille et jetés en prison. Au bout de deux semaines ils sont acquittés par le tribunal et relâchés.
Ah-Kean est profondément marqué par cette expérience ; le fait d’avoir échappé aux balles des Anglais lui procure un sentiment d’invulnérabilité face à la mort qui dès lors ne le quittera plus.
A seize ans il a la chance de se rendre chez son oncle sur l’île de Pangkor pour y apprendre à construire des bateaux. Malheureusement, trois mois après son arrivée, son oncle décède et Ah-Kean doit rentrer à Penang pour y reprendre son métier de rameur. Il devient ensuite coolie, puis travail en usine ; mais ces emplois sont toujours temporaires et misérables. L’âpreté de sa vie et ses mésaventures finissent par effacer chez lui toutes traces de peur, et il est bientôt recruté par un gang chinois comme combattant. A ce titre il doit se tenir prêt à intervenir à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit dans des rixes contre des bandes rivales. Il combat quotidiennement des adversaires de toutes natures. Son manque de technique est compensé par sa pugnacité et son courage.
Grâce à une petite activité de contre-bande de cognac, il parvient enfin à accumuler un modeste pécule qui lui permet d’ouvrir un coffee shop dans un quartier pauvre de Georgetown. Mais les multiples tentatives de racket dont il est victime ne lui permettent pas de se distancier de la violence.
Vers 21 ans Ah-Kean décide de chercher un maître qui puisse lui fournir une réelle éducation dans les arts de combat. A cette époque, peu de personnes pratiquent ouvertement les arts martiaux, les styles les plus répandus étant le « Taï-Chi chuan » et le « Hong chuan ».
Ah-Kean commence par apprendre le « Sanzhan chuan », un art de combat « externe », mais est forcé d’interrompre son apprentissage car il n’a pas assez d’argent pour payer son maître. Plus tard, il apprend par des amis l’existence d’une association de Sao-Lim chuan dirigée par un certain Ch’ng Kek Hock. Il découvre également qu’il est possible d’étudier gratuitement cet art auprès du moine fondateur de l’association.
L’entraînement chez le révérant Sik Koe Chum commence par une longue période de travail sur la position du cavalier, au point que parfois Ah-Kean ne peut pratiquement plus marcher…
Une fois les bases acquises, le moine lui demande ce qu’il souhaite étudier dans le Sao-Lim. Ah-Kean répond qu’il veut apprendre de quoi combattre les mafieux qui le rackettent. Sik Koe Chum décide alors, vu la situation et les aptitudes d’Ah-Kean, de lui enseigner le maniement du bâton. Cette arme restera pour toujours sa spécialité et lui permettra effectivement de remédier à un certain nombre de problèmes.
A cette époque, chez Sik Koe Chum l’enseignement du Sao-Lim se fait principalement par l’apprentissage des « taos » à mains nue et avec armes. On pratique aussi le combat libre et les mains continues (« lianhuan shou »), tandis que la poussée des mains (« tuishou ») ou le travail des coups de pieds sont très peu pratiqués. Ah-Kean, qui a encore souvent l’occasion de se battre, apprécie l’entraînement des « taos » car ceux-ci renforcent son corps et développent sa puissance.
Les élèves de Sik Koe Chum doivent en principe affronter les challengers qui viendraient défier le moine, mais grâce à la réputation de ce dernier personne ne s’y hasarde.
En revanche, à la jeune Sao-Lim Athletic Association les membres se font souvent prendre à parti ou racketter dès lors qu’ils sont seuls. A chaque fois des expéditions punitives sont organisées afin de rétablir la justice.
Au décès de Sik Koe Chum, Ah-Kean rejoint l’association dont maître P’ng est entre-temps devenu le leader. Il y devient un fidèle instructeur de ce dernier, toujours à ses côtés, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’association.
Lorsque Maître P’ng est pris à parti par des factions dissidentes qui le conteste au sein de l’école, Ah-Kean participe à des affrontements qu’il qualifie d’« amicaux » (ce qui signifie qu’ils cessent quand l’un des parti demande grâce). Mais il est aussi impliqué dans des combats franchement inamicaux entre l’association et divers gangs de l’île. Ah-Kean connaît alors un nombre incalculable d’escarmouches et quelques dizaines de combats majeurs dont il garde des souvenirs ardents.
Lorsqu’on le lui demande, Ah-Kean raconte sans fausse pudeur - mais sans fierté non-plus - quelques épisodes marquants de sa vie de combattant. Ces récits sont souvent stupéfiants pour des occidentaux issus de société modernes, bien réglementées, et où la violence physique est devenue rare :
« Un jour l’un de nos membres avait été malmené par des gangsters d’une bande puissante. Malheureusement ce soir là nous n’étions que cinq pour aller leur demander justice et l’affaire ne pouvait souffrir aucun délai. Aussi avons-nous décidé de nous rendre à leur quartier général en deux groupes, deux d’entre nous se présentèrent à l’entrée de la maison tandis que les trois autres pénétrèrent par la porte arrière en vociférant et détruisant tout sur leur passage ; convaincus que nous devions être un nombre écrasant pour oser les attaquer dans leur propre repère, nos adversaires se mirent à fuir en tous sens tandis que nous assommions tous ceux qui passaient à notre portée. Nous fîmes prisonnier leur chef qui fût rapidement convaincu de ne plus chercher d’ennuis aux membres de notre association. »
« Une autre fois nous avions décidé d’aller affronter un gang qui avait mal agit à l’encontre d’un de nos membres. Ces gens avaient l’habitude de se regrouper dans le coffee shop d’un village du bord de mer. Cette fois-ci nous étions assez nombreux et avions pris quatre voitures, mais à notre arrivée le coffee shop était vide. Tous les combattants adverses s’étaient mis en ordre de bataille dans un champ à hautes herbes du voisinage et faisaient mouvement dans notre direction. Sans se laisser impressionner du tout, l’un d’entre nous se jeta à leur rencontre, sa main de fer interceptait les ennemis les uns après les autres et je ne recevais que des corps chancelants qui venaient s’affaler sur moi. L’affaire fût réglée en quelques instants et je fus affolé de voir ma chemise toute baignée de sang, mais en fait il n’y en avait pas une goutte à moi… »
« Un après-midi un groupe d’assaillant m’attaquât sur le bord de mer. Ils n’étaient que trois ou quatre, mais armés de bâtons. Après quelques coups sévères à la tête, je parvins à m’emparer d’une des armes, la confrontation tournât alors bien vite à mon avantage ; ne me considérant pas quitte, je les pourchassai sur le sable quand l’un d’eux se retournât pour me tirer dessus avec un revolver. Arrêté net, je les regardais s’éloigner quand soudain je m’effondrai inconscient, à cause des coups reçus sur la tête. Après deux jours de coma, je me réveillai à l’hôpital et pensai immédiatement ‘tiens, je ne suis encore pas mort…’ »
Ces récits de combat – au-delà de leur caractère épique, voir peut être choquant - illustrent une vie marquée par une violence permanente dont la famine et la pauvreté étaient par ailleurs des manifestations tout aussi brutales. C’est grâce à son inlassable combativité qu’Ah-Kean pu survivre à ces périls - et c’est à ce titre qu’il est emblématique de l’esprit du Sao-Lim. Comme il le dit lui-même « il n’a jamais montré son dos », quelle que soit la forme prise par l’adversité.
Aujourd’hui Ah-Kean est un charmant vieux monsieur humble, discret, souriant, toujours tenancier d’un petit coffee shop qu’il exploite avec l’une de ses deux femmes (car il est marié selon l’ancien droit colonial qui autorisait aux chinois d’avoir deux épouses). Il travail également pour son compte à changer les pneus de voitures. Il a élevé 10 enfants (8 filles 2 garçons) et se ressource en allant cultiver un petit lopin de terre dans les collines au milieu de la jungle.
Il affirme s’être assagi. Pourtant, il y a peu, la police est encore venue lui faire la morale pour avoir vilainement corrigé un gangster qui entendait partir sans payer ses pneus !