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L’efficacité

La question de l’efficacité des divers arts de combat et arts martiaux est devenue un thème récurrent, voire obsessionnel dans nombre de forums Internet et autres lieux de débat.
Il paraît probable que la majorité des personnes venant aux arts martiaux, est sinon concernée, du moins préoccupée, de façon plus ou moins consciente, par la confrontation, la violence ou l’agressivité sous ses formes les plus diverses. Dès lors, il est légitime de s’interroger sur l’efficacité de tel ou tel système face à ces éventualités.
Mais précisément de quelle(s) éventualité(s) s’agit-il ? Car à chaque tâche correspond un outil. Souhaite-t-on, par la pratique des arts de combat, dompter l’agressivité des autres ou notre propre agressivité ? A quelle forme d’agression pense-t-on faire face ? Le tesson de bouteille brandi au sortir d’un bar ? L’attentat suicide ? L’adversaire de ring ? Les sarcasmes de son entourage ? L’infarctus du myocarde ? La dépression ?
Toutes ces menaces existent bel et bien, mais elles ne concernent pas au même degré l’habitant de Bagdad, de Berne, de Bogotá ou de Boston ; ni de la même façon s’il est pauvre ou riche, homme ou femme, policier ou ébéniste, toxicomane ou philatéliste.
Il est certain que face à un char d’assaut, le tir au bazooka garantit une plus grande longévité que la pratique du Taïchi. Mais l’avocat de la banlieue zurichoise trouvera certainement plus de ressources et d’utilité pour ses combats dans la pratique du Taïchi que dans le tir au bazooka.
Au delà de cette boutade, la prise en compte des objectifs et du contexte est primordiale dans l’évaluation pratique d’un système de combat. Les moyens et les buts d’un policier dans son recours à la force ne seront pas les mêmes que ceux d’une femme face à une agression sexuelle. Le boxeur professionnel et le guerrier Dayak évoluent dans des contextes radicalement différents, ils auront donc des tactiques et des objectifs radicalement différents.
Les anecdotes abondent de combattants de ring, athlétiques et bien entraînés, terrassés au coin d’un bar par quelque teigneux freluquet, faute d’avoir bien évalué le contexte de l’action. Bien souvent ces experts d’un domaine ou d’un autre sont profondément déstabilisés par ce genre d’expérience et remettent en cause le système auquel ils se sont voués des années durant, sans se rendre compte que cette pratique est tout simplement configurée pour un contexte restreint et bien déterminé. Notons qu’à l’inverse une « petite frappe » qui a la mauvaise idée de monter sur un ring ou un tatami subit généralement une sérieuse remise en question…
Chaque système combatif ou tradition martiale est issu d’un environnement précis et répond à une menace déterminée. Les guerriers japonais, après des siècles de perfectionnement et de raffinement dans l’art d’anéantir un combattant bardé de piquants et de coupants, se sont soudain trouvés face à un nouvel ennemi : la paix, avec pour corollaire l’ennui, le sentiment d’inutilité, la dépression et l’alcoolisme. Pour faire face à ces fléaux, l’art de tuer s’est transformé en art de vivre, le sabre qui tranchait la chair est devenu un sabre qui tranche l’ego et réconcilie l’homme avec l’univers. L’efficacité combative du mouvement n’en reste pas moins la ligne directrice qui guide la progression du pratiquant dans cette voie spirituelle, mais cette efficacité combative se situe désormais dans un contexte martial abstrait puisqu’il a disparu depuis des siècles.
Les domaines sont multiples et les aspirations aussi, dire à un pratiquant de Kenjutsu que ses techniques de sabre du 14ème siècle ne lui seront d’aucune utilité face à une arme à feu n’est pas démontrer l’inefficacité de son système, c’est seulement l’informer de l’inadaptation de son école à certaines tâches (au cas où il ne l’aurait pas pressenti). Cependant il n’est pas certain non-plus que le tir instinctif soit un outil de premier choix pour l’épanouissement individuel et pour aider l’homme à faire face sereinement à sa vie de condamné à mort.
Se préparer ardemment à une situation a certes du sens si celle-ci a de fortes chances de survenir, mais aussi tout simplement si l’on trouve de la satisfaction, voire même de la joie dans cette activité… En d’autres termes l’efficacité d’un système pourrait bien se mesurer au bonheur (à ne pas confondre avec le plaisir) que le pratiquant en retire ; soit parce qu’il y trouve concrètement les moyens de prolonger son existence, soit parce que cette quête de connaissance donne du sens à sa vie.
Il reste malheureusement vrai que certains choix peuvent se révéler terriblement erronés, faisant passer de l’insécurité latente à la paranoïa active, de la bêtise à l’arrogance, de l’ignorance à l’illusion.
Le paradoxe des arts de combat traditionnels est qu’en voulant nourrir sa face obscure, le pratiquant accède finalement à la lumière... Pour autant, bien entendu, que, chemin faisant, il accepte de se débarrasser de ses illusions.

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